Les DRM ou le boulet des libraires français

7switch est une librairie en ligne qui propose un outil de vente par affiliation, pour tous les amateurs ou professionnels du livre. Sa société sœur, immatériel·fr, est l’un des 4 principaux distributeurs de livres numériques en France avec plus de 800 éditeurs au catalogue, c’est aussi le seul distributeur numérique indépendant. C’est avec cette double casquette de distributeur et de revendeur que nous nous exprimons ici.

Chez immatériel·fr/7switch, il est quelques sujets sur lesquels nous tombons toujours d’accord : la cantine où nous déjeunons (on vous donnera peut-être l’adresse si vous nous la demandez) ; la supériorité des offres multiformats sur les offres monoformats (sujet auquel nous consacrerons un billet un jour) ; Futurama ; et, enfin, l’inanité des DRM sur les livres numériques commercialisés chez les libraires indépendants.

Cette dernière conviction n’a rien d’idéologique. En tant que professionnels qui vivons du commerce du livre numérique depuis 2008, nous voulons démontrer ici la contre-productivité des DRM et les conséquences néfastes qu’elles ont sur le développement du marché.

Les lecteurs de livre numérique : qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ?

Il existe un fossé immense entre l’offre proposée par les éditeurs et la demande des clients. D’un côté, des offres où 1 livre numérique = 1 fichier protégé par une DRM, de l’autre, des lecteurs avec des supports de lecture fermés. Or, les personnes qui lisent en numérique ne sont pas sorties de nulle part. Ce sont des lecteurs, parfois même des gros lecteurs, qui ont décidé un jour de changer de support de lecture, soit en partie soit totalement, pour des raisons qui leur sont propres. Même si le livre numérique a ouvert les portes à de nouveaux clients, les personnes qui achètent des livres numériques achètent ou ont acheté leurs livres papier chez des libraires. D’après les chiffres 2013-2014 du Ministère de la Culture et de la Communication, 63,5% des ventes de livres papier sont réalisées dans des lieux physiques (librairies, grandes surfaces spécialisées ou non). Où donc est passée cette clientèle fidèle des libraires une fois qu’elle eut changé de support de lecture ?

L’offre et la demande

La DRM ACSM est une technologie de protection de fichiers développée par la firme Adobe. Elle est utilisée par l’interprofession du livre pour verrouiller les ebooks vendus chez les libraires indépendants mais n’est pas supportée par la première liseuse du marché :  le Kindle. Or, Amazon peut représenter de 40% à 70% de parts de marché pour certains segments éditoriaux. Cette DRM est tolérée chez Kobo et Google (et chez Apple avec des applications comme Bluefire Reader), mais les plates-formes fermées préfèrent toujours leur propre DRM, c’est donc une compatibilité qu’elles ne mettent pas en avant. En résumé : cette DRM choisie par défaut par les professionnels du livre est illisible sur les 3/4 des supports de lecture du marché. 

Lorsque des lecteurs achètent un livre numérique avec DRM Adobe et qu’ils s’aperçoivent que leur liseuse/tablette n’en veut pas, une fois la déception passée, de deux choses l’une : 

  • soit ces lecteurs se rabattent sur des livres sans DRM, ce que l’on espère ;
  • soit ils achètent sur la boutique intégrée à leur liseuse, ce que l’on craint, même s’ils avaient des habitudes ou des préférences chez un autre libraire.

S’il s’avère que la plate-forme vers laquelle ils se tournent vend aussi bien du numérique que du papier, c’est à plus ou moins long terme un client perdu pour le libraire. Choisir de mettre des DRM sur un livre numérique vendu chez un libraire indépendant revient à ignorer que parmi les clients fidèles des libraires, certains d’entre eux sont passés au numérique. Cela revient à dire que le numérique ne se passe pas chez les libraires mais chez Amazon, avec les conséquences que l’on connait. Chaque DRM posée est une pierre supplémentaire qui renforce le monopole des plates-formes propriétaires internationales, que l’interprofession du livre se targue de vouloir combattre.

Let’s do the math

Le prix moyen d’un livre papier est de 11€. Si l’on considère que le prix du livre numérique est inférieur de 30% au prix du papier (source SNE), alors le prix moyen d’un livre numérique est d’environ 7,70€. Sur ces 7,70€, un libraire touche en général une commission de 30% accordée par le diffuseur/distributeur (parfois moins), soit 2,30€ en moyenne. 2,30€ de commission sur chaque livre numérique vendu. Une fois amortis les frais de création et de maintenance d’un site de vente en ligne, qui requiert un temps dont le libraire ne dispose pas, il ne reste plus grand chose.

Nous avons remarqué que le taux de SAV lié au DRM Adobe a beaucoup baissé ces dernières années. De 1 cas sur 4 en 2012, nous sommes passés à 1 cas sur 10. Doit-on en déduire que les lecteurs ont appris à s’en servir, ou bien qu’ils ne sont plus revenus après leur première expérience d’achat ? Lisez notre page d’aide, pour vous faire une idée de la complexité des manipulations à effectuer pour ouvrir un simple livre. Qu’il s’agisse d’un premier achat ou que le lecteur soit déjà familier avec les DRM, un problème de SAV peut toujours survenir. Par exemple, il peut arriver qu’un lecteur change de support de lecture au bout de quelques années et demande à transférer ses achats sur sa nouvelle liseuse ou tablette. Entre temps, il peut avoir épuisé les 6 licences auxquelles il a droit, ou encore s’être créé un nouveau compte Adobe en ignorant les conséquences que cela aurait. Dans ce cas, il ne peut plus télécharger ses livres et se tourne alors vers le libraire chez qui il les a achetés il y a 3, 4 ou 5 ans.

Lorsqu’un cas de SAV se présente, trois options s’offrent au libraire :

  • il se débrouille pour dépanner son client s’il a les compétences requises;
  • il rembourse de sa poche (pas le temps de demander au distributeur de soustraire la vente de sa prochaine facture, il en a déjà trop perdu à essayer de dépanner son client) ;
  • il ne rembourse pas.

À la lumière de cela, on comprend pourquoi certains libraires en ligne avaient très tôt été tentés de boycotter les catalogues avec DRM. Pour un libraire numérique indépendant, vendre un livre numérique avec DRM, c’est prendre le risque de perdre un client. 

DRM open source : la fausse bonne idée

Les avantages d’une DRM développée par les professionnels du livres sont évidents. Plutôt que de dépendre d’une technologie inventée il y a des années par Adobe qui ne prend plus la peine de la maintenir au point d’en déléguer la gestion à des sous-traitants (qui eux-mêmes la vende à prix d’or), avoir une DRM réfléchie et créé par des professionnels du livre paraît être une bonne option. C’est l’ambition de Readium LCP, dont le concept a déjà été adopté par TEA sous le nom de CARE (télécharger le Livre Blanc). Néanmoins, la problématique reste la même. Une fois de plus, cela revient à nier l’existence de pratiques déjà établies, de supports de lecture déjà achetés, de bibliothèque numérique déjà assemblées sur des liseuses et des tablettes souvent enfermées dans des systèmes propriétaires. Cela revient à exclure de l’équation les clients qui ont acheté, achèteront ou se verront offrir des liseuses Kindle, Kobo, des iPad ou des tablettes Android, car ce sont naturellement les supports de lecture les plus visibles du marché.

Quelle que soit la DRM, même si elle allège les manipulations à réaliser côté client, elle n’intègre pas davantage dans l’équation les 3/4 des clients du marché numérique français, qui achètent leurs livres en librairie. À nouveau, cela revient tout simplement à dire aux lecteurs, et surtout aux libraires, que le numérique ne passera pas par eux. Quant à espérer que les multinationales en question rendent leurs environnements fermés compatibles avec une nouvelle DRM interprofessionnelle ? Nous vous laissons vous faire votre propre idée sur la question.

Comment on fait ?

En conclusion, les DRM sont selon nous un non-choix commercial et politique de la part des éditeurs qui plafonne les parts de marché des libraires indépendants au profit des plate-formes internationales proposant des environnements d’achat et de lecture confortables et verrouillés.

Pour lire sur des supports fermés des livres numériques achetés ailleurs que sur la boutique intégrée, nous ne voyons que deux solutions : il faut opter pour des mesures de protection beaucoup plus légères que le DRM, comme le streaming web ou bien le watermark. C’est d’ailleurs le choix que font déjà de nombreux éditeurs. Nous ne nions pas que c’est un choix difficile à faire, car c’est un sujet sensible à discuter avec les auteurs. Mais nous avons tendance à croire que là où certains ont réussi, d’autres le peuvent aussi. Promettre à un auteur que son livre sera protégé grâce aux DRM Adobe est de toutes manières un mensonge : les DRM Adobe sont une bien piètre protection (une petite recherche sur Google le confirmera). Le watermark, s’il ne crypte pas le fichier, a cependant l’avantage d’être beaucoup plus difficile à enlever.

La question de la compatibilité ne se pose pas lorsque les fichiers sont protégés par watermark : puisqu’il s’agit d’une simple ligne de texte ajoutée à un ou plusieurs endroits du fichier au moment de la commande, la nature du fichier n’est pas changée. L’ePub reste un ePub, le mobipocket reste un mobipocket. L’un peut être lu sans problème sur un iPad, une liseuse Kobo, une tablette Android, et l’autre sur Kindle. Le mobipocket peut même être envoyé d’un simple clic sur un Kindle sans même brancher la liseuse grâce au service Send to Kindle, que nous utilisons sur 7switch.

Si tous ces formats sont contenus dans une seule offre, alors le client n’a pas besoin de se poser la question au moment d’acheter, il n’a pas de risque non plus d’être déçu puisqu’il trouvera obligatoirement le format qui lui convient dans le package. Les sites et forums pirates proposent d’ailleurs exactement cela : un package qui contient tous les formats possibles. En vendant des offres multi-formats (1 ISBN = x formats), les libraires indépendants proposent des offres d’aussi bonne qualité que les pirates (mis à part la gratuité, qui n’a pas de concurrence si un client a délibérément décidé de ne pas payer) et sont au-dessus des plates-formes propriétaires qui elles proposent des offres à un seul fichier, avec DRM.

Il est très difficile de concurrencer en qualité de service les plates-formes internationales qui monopolisent le marché, beaucoup s’y sont cassé les dents. Mais si l’on admet que les lecteurs de livres numériques sont aussi les clients des libraires, et que les frontières entre environnements de lectures et environnement d’achat ne sont pas fixes, la chaîne du livre a tout à y gagner.

Illustration : source Gallica / Bibliothèque Nationale de France
Élisa Boulard, Business Development Manager

10 réflexions sur “Les DRM ou le boulet des libraires français

  1. Très bon billet 🙂
    En tant que bibliothécaire spécialisé dans le numérique (pas que la lecture hein, mais la lecture numérique en bib en fait partie), je n’ai pas le même point de vue. Pas opposé, juste différend.
    Fuck DRM 🙂 #oupas
    Merci pour votre vision, à l’opposé de celle des grands pourvoyeurs de lecture (comprendre les éditeurs).

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    • Merci Gilles ! C’est un point de vue qui est assez peu exprimé effectivement, ce qui ne signifie pas que les principaux intéressés n’en ont pas conscience 🙂

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  2. Perdre un client ? Effectivement… Ai acheté un ebook chez un de vos concurrents, ai été incapable de le télécharger sur mon pc à cause du DRM adobe (et d’une liseuse Sony qui n’avait jamais été « activée » komilfo à l’époque)… Résultat, je viens de vérifier par curiosité, aucun achat de livre (ebook ou physique) depuis plus d’un an… Et je ne suis pas en manque : j’ai largement à lire avec les offres libres de droit… Et un jour, la majorité des professionnels du milieu comprendra qu’il vaut mieux éviter de prendre les clients pour des pigeons… Ou du moins, pas trop ouvertement…

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  3. Un très bon billet, j’en ai fait l’écho sur e-lire.fr
    Je vous livre tout de même un bémol (extrait de ma « réponse »):
    Non Élisa, le streaming n’est pas une protection, c’est une restriction forte.
    Je lis sur une liseuse, laquelle ne sait pas accéder à un livre en streaming, et je ne lis pas toujours là où il y a un réseau wifi. De plus, j’achète un livre, pas un abonnement ou un droit de lecture. Le streaming est (de loin) l’équivalent de la bibliothèque municipale pour le livre papier.

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    • Merci pour votre commentaire cher CrazyCat et merci d’avoir relayé ce billet ! Vous avez raison, le streaming est une protection très contraignante, mais entre deux maux il faut choisir le moindre car finalement, le DRM Adobe est aussi une énorme restriction. Au moins, le streaming peut-être lu très facilement sur ordinateurs et tablettes car le web n’est pas un environnement propriétaire. Il est peu adapté aux liseuses, la majorité d’entre elles étant hélas fabriquée par des entreprises qui souhaitent garder la main mise sur leurs environnements et donc autoriser l’accès au web le moins possible (sauf pour aller sur leur store intégré). Si les liseuses étaient plus connectées et avaient de meilleurs navigateurs web, le streaming ne serait pas une si mauvais idée ! D’autant que ça n’exclut pas du tout la lecture déconnectée (cf Spotify ou Deezer).

      Quant à l’idée de posséder un livre, j’ai bien peur que ce concept soit malgré tout difficilement transposable au numérique : ce que vous payez, même si vous téléchargez un fichier, est une URL qui vous permet de télécharger un fichier. Je ne sais pas si on peut parler de droit de lecture (quoique dans le cas des fichiers avec DRM, si), mais on peut vraiment parler d’accès : vous achetez un accès à un contenu, publié par un éditeur. Ce qu’il y a de bien à parler d’accès, c’est que cela ouvre les portes à des formes différentes, à des services différents. Si aujourd’hui le format ePub est le standard, un auteur pourrait tout à fait imaginer des formes différentes de ce qu’on appelle communément un livre et créer autre chose. Je pourrais développer très longtemps, ça fera sans doute l’objet d’un autre billet sur le blog, stay tuned 🙂

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      • Merci de votre réponse.
        Je me permets tout de même d’en rajouter une couche sur la « possession », et j’oublie le côté DRM de l’histoire, nous sommes tout à fait d’accord sur ce point 🙂
        Lorsque j’achète un livre sur 7switch, je télécharge un fichier .epub que je peux utiliser sur le support que je veux et autant de fois que je veux. Si jamais 7switch décidait d’arrêter son activité, j’aurais toujours le fichier en ma possession, je suis donc bien indépendant du vendeur une fois mon achat récupéré. Mieux encore, tant que 7switch est là, et le plus longtemps possible j’espère, je peux à nouveau télécharger mon fichier si jamais je le perdais pour une raison X ou Y.

        Dans le cas du streaming, je reste dépendant de la plateforme, et si elle vient à s’arrêter, il me sera très difficile de (re)lire le livre auquel je me suis « abonné ». Ou bien je n’ai pas tout compris au streaming, et dans ce cas j’attends avec impatience vos explications.

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  4. Un très bon billet, je m’en fais l’écho sur http://e-lire.fr/DRM-le-boulet-des-libraires-via-7switch-books-t-1284.html

    Je vous livre tout de même un bémol (présent sur mon post):
    Non Élisa, le streaming n’est pas une protection, c’est une restriction forte.
    Je lis sur une liseuse, laquelle ne sait pas accéder à un livre en streaming, et je ne lis pas toujours là où il y a un réseau wifi. De plus, j’achète un livre, pas un abonnement ou un droit de lecture. Le streaming est (de loin) l’équivalent de la bibliothèque municipale pour le livre papier.

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  5. Je lis ce billet et suis en total accord.
    Je désespère de voir tous ces livres avec drm sur mon iPad, mais c’était avant de vous connaître.
    Fondamentalement, je ne comprends pas (en fait si, mais bon …) les auteurs car si on fait une analogie avec le livre papier, dont la technologie est ancestrale et pourtant parfaite, pourquoi avoir peur du partage : un livre ça se lit, se range, se redécouvre, se prête, ça circule, se partage, se revend.
    Le drm en fait une simple marchandise, pire même car non partageable, non transmissible, non revendable.

    Beaucoup d’auteurs de bons livres sont devenus riches alors que leurs livres ont circulé et ont été copiés. Les deux choses qui font peurs aux auteurs sont aussi celles qui ont fait la fortune de leurs aînés.

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